Poésie sur TR

DEVANT LE MONUMENT AU POÈTE INCONNU

Dominique Sorrente


Vous ne pouvez dire mon nom.
C'est le moins qui puisse être.
Je ne serai jamais celui que vous aimeriez croire.

Je vis de creux et de surfaces.
Ce qui s'ajoute à mon bout du monde
passe par une entaille de pierre.

Inclinez-vous, devant il n'y a rien à voir.
Parterre, peut-être, un insecte
qui sait renommer l'univers.

J'ai fini de compter les passants qui ont
franchi ce seuil sans s'arrêter. Les quelques-uns
sont en mémoire, debout ici, dans mon silence archéologue.

Demain, demain, évitez-moi ce trop de précipitation.
La rafale s'en vient. Le monde brûle.
Le livre part en lent retour vers son destin de sève.

Mes fleurs à partager, et mon oubli, j'aime
celui qui  crie récompense pour libérer le temps
et sait que ses théories de fusain lui survivront.

* * *

RECONNAISSANCE DU BUVEUR DE BRUME

Dominique Sorrente

                         Au bar le ZÉNOB, et à ses adeptes poètes

Je te salue Zénob,

franco-mabitonien, innu, québécois des territoires bousculés,
latinos des poussières à la gorge fertile,
marseillais même, voleur de mots-ressorts
dans l'effraction du feu,

je te salue,
tignasse rouge, pantalon cuir et bière d'ocre,
hermaphrodite d'après - minuit
où tout commence à chaque tourne.

Je te salue au brasero dans l'haleine des harmonicas,
arrière-cour à ciel ouvert où l'on dessine un cercle
pour fumer, comme on dégivre l'attente,
quand ça gruge à chaque gorgée,
phrases passantes de lèvre en lèvre
sur le fond noir des chimères assagies.

Zénob, zénob, dire qu'il te suffit
de deux tapis, macadam granuleux pour l'empreinte improbable des pieds,
et d'un micro qui descend lentement par défi
pour qu'on n'oublie jamais de parler
à partir de la terre exilée,
dire qu'il te suffit de ton monde intérieur à racler
avec le souffle vacillant des poètes,
de Jocelyn, le susnommé pilier
qui a ta mémoire dans sa phrase obstinée
au présentoir prodigue,

il te suffit de ton piège consenti,
dialogues d'épidermes, fatras de répliques,
interférence des aigus et des graves,
pour lâcher la salve tapageuse des mots,
crieurs du temps, pour inventer
le maltraité de nos inassouvis silences.

On t'entend respirer
de derrière le comptoir : « laquelle de moi
est la plus fauve ? »

Et toi, Zénob, tu penches déjà plus loin,
tu titubes,
sous le parloir bleuté des projecteurs,
et tout le monde te voit, marchant nu
sur la trace effritée de cette fin de jour.

Toi Zénob,
tu cries au revers de chaque épiderme,
dans la cacophonie de cet instant,
croquant la vie brûlée dans un grain de café venu de Colombie,
tu appelles la rumeur or et cendre qui descend de la ville,
tu prépares le rite d'allégeance au lendemain.

Zénob, tu nous réclames le pourboire en insistance
et nous lâchons encore et encore,
nous lâchons nos dollars animaux
dans la forêt incertaine,
le temps que l'espiègle murmure : quand reviendra mon dollar caribou ?

Zénob, sans regret, sans oubli,
pour les encore debout, tu insistes et insistes,
et pour ceux qui s'étalent
de tout ton long, tu constates.

Tu es
langue-cataclysme quand déborde le dernier verre
qui attend toujours en rade
le suivant.

Je te salue, Zénob, dans ton cinquième sens
qui devine la fin, aimante le début.

Tantôt, dans l'écho des klaxons en rafale,
à notre tour, pour toi, très loin peut-être au travers de ce monde,
à notre tour, nous nous ferons Zénob
pour inventer la prophétie du temps vécu.

Dans ta musique aux voyelles battantes,
nous deviendrons visibles, nous aussi, après minuit.

Mais demain, nous t'aurons lâchement déserté
pour des carlingues fantômes,

tandis que toi, tu reviendra, Zénob, dans ton sur-place,
beau-revenant des nuits de femmes, et de totems,
passer ta commande sans nous
au jour qui prépare le poème.

Toi, Zénob, tu nous incrusteras dans tes murs jusqu'à plus soif.

Trois-Rivières le 10 octobre 2010