Poésie sur TR

JOUR ET NUIT


                                                          À Gaston Miron


Trois-Rivières le jour
le fleuve est aussi large que la mer

il y passe des navires en route pour les astres
il s’y glisse des cargos déménageant la Terre dans l’océan

Je regarde le fleuve
je revois Miron
le projet d’habiter cette terre dans toute son étendue
dans son périmètre, son trécarré, sa dérive et son altitude

où est ma terre à moi
pourquoi n’est-elle plus reconnaissable
pour quels rêves pourrions-nous encore nous jeter à la mer
je regarde le fleuve une autre fois
je pense à mes  livres d’histoire écrits par d’autres
je suis ici sous le couvert de l’anonymat

Trois-Rivières la nuit 
une femme traverse un parc
une boîte de livres dans les bras
dans sa tête des rêves du Pacifique
la poésie est aussi une terre habitable
sa beauté dans la nuit comme un parfum
la voix de Miron claire, forte, s’élève des chapiteaux
voix des maîtres-chantres portés par le souffle
je suis sur la place publique avec les miens

nos livres se sont rendus ici
nous les lisons déjà à voix haute
mêlant notre souffle à l’air embrumé
la circulation maritime et l’automne déjà
des yeux nous regardent au-dessus du fleuve
cette nuit il pleuvra des pétales de roses
la poésie est la conscience du monde
nous sommes plusieurs à vivre
et si peu à savoir vraiment
le miracle est à la veille
car dans cette ville
souffle un vent
de verdure
de vie
le fleuve
reprends son cours
la poésie  dérive de par le monde
il est possible de changer le cours des rivières
nous savons déjà que les fleuves transportent les mystères.



Herménégilde Chiasson
,  Trois continents  pour Trois-Rivières, suivi de Capitale de la poésie, Écrits des Forges, Trois-Rivières, 2003, pp.11-12.